Babeth RAMBAULT

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Babeth RAMBAULT
La Paluche, 2012
Dos de fauteuil et chute de cuir, 22 x 80 x 65 cm
Domaine, 2012
Assemblage de 3 coussins de canapé XXL
Tissu, mousse, 120 x 100 x 70 cm
Accoudoir, KaleidoscopeLa Roue , 2014
Photographies contrecollées sur carton, 50 x 75 cm chaque
© Adagp, Paris
Œuvres des collections FRAC-Artothèque Nouvelle-Aquitaine

« J’enchâsse souvent l’objet de mon attention dans celui de ma distraction » (1)

Depuis son enfance, Babeth Rambault, née en 1971, a toujours dessiné, bricolé, joué avec les mots : des découpages pas tout à fait avec les bons outils, des déplacements d’objets de façon pas forcément appropriée. Se souvenant de ses études aux Beaux-Arts de Bordeaux, elle se rappelle les activités et les influences de cette période : « J’occupais à l’époque différents recoins d’ateliers de l’école où je faisais des sortes de micro-installations avec des petits objets de fond de poche, des matériaux de liaison comme le scotch, la ficelle et des mots. J’aimais déjà beaucoup Filliou à l’époque et je regardais aussi le travail de Gabriel Orozco. C’est dans mon appartement, après les beaux-arts, que j’ai commencé à développer un travail à partir de l’existant, des objets et de la nourriture, de façon peut-être plus directe et plus drôle aussi » (1)

De sa formation, elle retient aussi l’enseignement de Jean-Paul Thibeau, ses performances, notamment celle de 1994 au capc dont elle se souvient encore : « bris d’assiettes, chuchotements, corbeau, pommes de terre et parler marteau » (2). L’état d’esprit de cet artiste connu pour ses « méta-activités », adepte du déplacement et de l’impermanence, des œuvres en forme de rébus d’objets dont le potentiel sonore est sous-jacent, marque durablement la jeune artiste. Travaillant à des rencontres fortuites entre objets et situations, elle commence à photographier et à filmer et cela lui procure de nouvelles sensations : « Les choses pouvaient devenir autres et restaient pourtant les mêmes et me permettaient de me sentir libre de faire et de défaire » (3).

Ainsi, depuis une vingtaine d’années, la démarche de Babeth Rambault se décline selon trois registres principaux : la sculpture faite à partir de matériaux trouvés, souvent de seconde main (éléments de mobilier, gobelets en plastique, etc) qui sont plus ou moins travaillés, augmentés, recyclés et mis en espace dans les lieux où elle expose.

Le registre photographique, constitué de snapshots souvent moyennement éclairés, arbitrairement cadrés en plongée, le plus souvent, et tirés sur papier dans des dimensions moyennes, est également récurrent et accompagne habilement les mises en scène des sculptures dans le sens où il procure littéralement d’autres points de vue, plus mécaniques, monoculaires, qui aiguisent le regard sur des textures, des détails de matières, des liaisons potentielles.

Le film, enfin, lui permet d’autres contrepoints dans ses expositions. En complément de la présence effective des volumes - les sculptures - et prolongeant la rencontre d’objets fixée par l’instantané photographique, des séquences filmées d’objets roulant au ras du sol apportent certes une durée, un mouvement, mais surtout un nouveau déplacement perceptif car leur projection est souvent de petit format.

L’enchâssement des trois registres amènerait donc successivement le spectateur à une vision de plus en plus rapprochée des objets, mais cependant inexorablement fugace car en mouvement ; comme si au fur et à mesure qu’on s’approchait d’eux, les objets prenaient la fuite.

Deux sculptures importantes de Babeth Rambault viennent d’intégrer nos collections. Datées de 2012, elles correspondent à un moment où l’artiste s’apprête à quitter le Sud-Ouest pour s’établir en Bretagne. Présentées à Pau dans une exposition intitulée « Landbarras », elles sont toutes les deux constituées d’éléments de mobilier : un dos de fauteuil en cuir défraîchi pour « la Paluche », un ensemble de trois petits matelas recouverts de tissus pour « Domaine » (4). « La Paluche » a été légèrement transformée par un travail précis de découpe et de collage. A partir des quatre boutons du capiton, l’artiste a imaginé les cinq doigts d’une main et a découpé et collé certaines parties de l’objet de départ. Posée au sol, cette sculpture témoigne d’une vision anthropomorphique du monde en même temps que sa taille nous fait douter de notre propre échelle. Le phénomène d’agrandissement est, dans la sculpture, un geste typiquement pop - que l’on pense aux œuvres d’un Claes Oldenburg, par exemple - où le nouveau rapport de taille induit par la sculpture nous fait revenir à des sensations liées à l’enfance, au moment où le monde nous paraissait plus grand.

« Domaine », dans sa simplicité et dans son équilibre, est un ensemble de trois petits matelas trouvés et habillés de tissus brun et écru, temporairement stabilisé selon la forme générale d’un abri, brun à l’extérieur, clair à l’intérieur avec une plinthe brune, qui suggère un dolmen. L’allure ample et faussement caverneuse du précaire édifice rappelle aussi le domaine de l’enfance où on se construit des cabanes improvisées avec ce qu’on a sous la main.

Comme on l’a précisé, Babeth Rambault utilise aussi la photographie pour fixer les rencontres inopinées entre objets et situation. Elle cadre souvent en plongée, vers le sol, des objets.

Ainsi « Accoudoir » 2012, cadre un élément de fauteuil parfaitement emboîté tête en bas sur le trottoir, faisant momentanément basculer la sensation de gravité, façon « Socle du Monde » de Piero Manzoni. Le cadrage de l’image fait coïncider précisément l’accoudoir et son ombre portée avec la profondeur du premier plan, depuis la bordure du trottoir jusqu’au mur, devenant un outil improvisé de mesure de l’espace.

« Kaléidoscope » 2014, d’un format identique, est aussi cadré en plongée vers une double bouche d’égout où s’écoulent les motifs répétitifs d’un petit tapis à moitié coupé en deux.

« La Roue » 2014, de même taille, oriente également le regard vers le bas, en direction du trottoir, sur une aile de voiture où, devant la roue, est venue se positionner une porte de placard néo-rustique. La rencontre permet la comparaison entre moulures de meuble et galbe de carrosserie, vernis brillant sur bois et peinture bleue semi-brillante, etc.

En plus de ces rencontres avec des objets en situation, l’artiste pratique également la photographie en série, façon inventaire. L’ensemble des « Je sors du dehors », série débutée en 2011, toujours en cours, concerne les clôtures végétales, souvent de thuyas, qui sont soigneusement cadrées par l’artiste, mises au même format, et inventoriées avec un titre parfois littéral, souvent évocateur (le mur, sondage, la planque, passe-muraille, craaatch, toupet…) qui personnalise l’image, qualifiant la forme ou faisant écho au comportement supposé de son propriétaire.

Un autre projet au long cours de Babeth Rambault, la Galerie Bien, mérite notre attention. Il s’agit d’un espace d’exposition miniature et nomade, conçu en 2008 et proposé à des artistes. Cette maquette de galerie montre trois murs d’un espace rectangulaire neutre, équipé de lignes de spots intégrés au plafond, et d’une porte d’accès sur le côté gauche. La galerie Bien a accueilli successivement différents artistes pour une exposition qui n’a eu lieu que sous forme photographique. En plus d’affirmer des affinités électives avec d’autres artistes, parmi lesquels on peut nommer Grégory Cuquel, Anne-Marie Rognon, Guillaume Pinard, Stéphane Bérard, (4) etc., ce lieu d’exposition permet également de développer un nouveau lien entre photographie et exposition.

A la manière, par exemple, d’un Daniel Buren et ses « photo-souvenirs » (5) ou d’un Thomas Demand qui construit des maquettes en papier, les photographie, les détruit pour n’en garder qu’une trace numérique, la galerie Bien se sert de la photographie pour enregistrer, depuis un unique point de vue, des manières temporaires et subjectives d’occuper un espace d’exposition. L’artiste détaille ainsi le processus : « J’invite un.e artiste et lui présente les conditions de cette proposition et si cela lui convient nous pouvons selon mes déplacements et son emploi du temps convenir d’un moment où je viendrai avec la galerie dans son atelier ou ailleurs, là où il/elle souhaite. Au fond, il s’agit d’une situation de travail, de rencontre à l’échelle d’une table de bistrot. La galerie Bien est un espace réduit où l’artiste invité ne travaille pas par le haut mais par la tranche, car il n’y a que trois murs » (6). Gageons que cette expérience de galerie miniature, si elle offre une liberté d’action et de mouvement qui rappelle (en un peu plus grand) la « Galerie Légitime » de Robert Filliou, montre également le goût affirmé de Babeth Rambault pour les micro-évènements et la transformation permanente.

Mais c’est aussi et surtout par le langage que la sculpture, les films et la photographie, les expositions et autres modes d’apparition de ses recherches que l’artiste transforme nos façons de voir. « Domaine », « La Paluche »,

« La Roue », « Kaléidoscope », « Landbarras », tout le lexique utilisé par Babeth Rambault invite à reconsidérer de ce que l’on a sous les yeux. Simples comme l’évidence et fantasques comme la vie, les mots qu’elle utilise pour nommer les choses photographiées, manipulées ou exposées accompagnent leur présence, les soulignent, leur redonnent une sorte d’aura, une capacité d’évocation. Entre sculpture d’objets, photographie (ou film), et poésie des titres et des mots, Babeth Rambault poursuit une quête héritée de l’art conceptuel qui élargit nos interprétations du monde matériel et repousse les limites habituelles du langage.


Yannik Miloux, Mars 2021.