Edgardo Navarro

Dissonance

2013
Huile et tempera sur toile
200 x 200cm
Collection FRAC Limousin (Inv. : 201713)
© Adagp, Paris / Photo: Frédérique Avril

Navarro

Acquis en 2017, ce grand tableau d’Edgardo Navarro a été récemment exposé dans « Clichés-Peintures » dans le hall de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art à Limoges.
Il met en scène un moment musical particulier : dans un intérieur sombre, un musicien grimaçant joue de la guitare près d’une vaste fenêtre qui occupe l’arrière-plan. A droite, une silhouette de femme nue apparaît sur presque toute la hauteur du format, formée de traits plus ou moins verticaux qui semblent émerger du rideau sur le côté de la baie vitrée. On remarque que cette silhouette plantureuse est dépeinte à la fois de profil et de face, dans une attitude chorégraphique marquée. Dressée sur une jambe, sa posture coïncide avec le coin avant d’une surface trapézoïdale carrelée de noir (en carreaux doubles) et blanc et de carreaux bleus et rouge, qui semble léviter sur le fond noir du tableau. Sous le siège du guitariste, se déploie une ombre portée verdâtre qui renforce l’aspect scénique et met en valeur l’accoutrement du musicien : manteau de fourrure, chapeau, jeans et chaussures bicolores. Son visage se déforme géométriquement, comme en rappel en miniature des motifs du sol. Autre détail, les cordes de la guitare sont emmêlées et résonnent (dissonent ?) avec les motifs linéaires qui font palpiter la silhouette, comme un lien de cause à effet. On remarque enfin un enchaînement de vibrations colorées qui part de la danseuse, se prolonge par le rideau et va vers l’arrière-plan cadré par la fenêtre où trois plans dans des tons de bleus se superposent pour décrire les halos d’une ville nocturne. Ainsi détaillée par le menu, cette scène paraît s’appuyer sur une composition très stricte au service de rythmes plastiques qui se répondent à l’intérieur du tableau et qui ne laissent que peu de répit au regard du spectateur. Tout semble s’enchaîner : la passion du musicien, le mirage de cette silhouette palpitante qui se désarticule au son la musique, le décor dynamique et coloré, la ville mystérieuse par la baie vitrée…

La scène évoque à la fois le « réalisme magique » des années 1920, souvent associé à De Chirico, et d’autres(1), mais renvoie également aux origines mexicaines et à la formation par étapes de l’artiste. Le critique Patrick Javault ne s’y trompe pas lorsqu’il souligne l’importance de l’itinéraire de l’artiste: « le parcours artistique d’un centraméricain passé par l’enseignement de Leipzig et peut-être est-ce même ce parcours qui constitue en grande partie la matière de l’œuvre » (2). Revenons en détails sur sa biographie.

Né en 1977 à San Luis Potosi, Edgardo Navarro a d’abord suivi une formation d’ingénieur mécanique (1995-2000) avant de commencer une formation artistique à l’Ecole des Beaux Arts de sa ville natale. Il vient ensuite à Paris, suit les cours des Beaux-Arts de la Ville (2002-2004) puis intègre la Villa Arson à Nice, dont il sortira diplômé en 2009. Avant de finir sa formation, il passe un an à Leipzig dans la classe de Neo Rauch. Comparant l’enseignement de la peinture entre Nice et Leipzig, l’artiste explique : « A la Villa Arson, le pourquoi de chaque geste devait être justifié et référencé à la mise en œuvre de chaque peinture ; à Leipzig, l’important était comment faire et trouver les moyens les plus efficaces pour construire les tableaux, le pourquoi venait après ».(3) Navarro détaille: « J’ai trouvé à Leipzig des résonances avec ma formation initiale au Mexique liées au fait que les œuvres des artistes de l’ancienne RDA présentaient beaucoup de similitude avec celles des peintres mexicains ; une peinture figurative proche de l’expressionnisme et du réalisme magique, de format monumental où la représentation de la figure humaine est centrale. L’idée de l’art pour l’art appartient à la modernité, or les muralistes mexicains ou les artistes d’Allemagne de l’Est considéraient plutôt l’art comme un véhicule d’expression, ouvert à tous, exaltant des valeurs politiques… La peinture au Mexique et en Allemagne de l’Est construit des idéalisations rhétoriques du monde culturel et de l’histoire à travers des métaphores, des analogies, des personnifications, des allégories et des métonymies, comme dans l’art de la Renaissance. »(4)
Concernant les sources du tableau qui nous occupe ici, Edgardo Navarro est également très précis :
« Pour construire le personnage féminin, tout comme les peintres modernes qui se sont inspirés de l’art africain, je me suis inspiré d’une statuette africaine qui avait des rubans colorés et aussi d’un profil hellénique pour le visage. Pour le personnage masculin, les motifs du chapeau viennent de la représentation aztèque de la peau de serpent de la tête bicéphale de la « Cuatlicue »(5). Pour son visage, je me suis inspiré des lunettes et de la bouche amphibienne de « Tlaloc », le dieu de la pluie dans les cultures précolombiennes. J’ai voulu utiliser un sujet cher au réalisme de la Renaissance, une guitare en perspective, comme attribut du personnage masculin. Par ailleurs, j’ai étudié la façon de peindre les textures des fourrures en m’inspirant des peintres flamands. Pour le sol, j’ai essayé de créer une surface visuelle qui soit dynamique pour l’œil, de manière à évoquer le mouvement. Le sol est pour moi une porte d’entrée dans mes tableaux en développant une harmonie visuelle à travers la répétition de séquences géométriques. Le paysage de la fenêtre est une évocation de la lumière dans les jours d’hiver et les architectures d’Europe de l’Est hors focus. La représentation picturale du son m’a toujours interpellé. Pour ce tableau, j’ai pensé à la « dissonance » en m’inspirant du « huapango », une musique de ma région dans laquelle les musiciens utilisent des instruments européens comme la guitare ou le violon mais avec lesquels ils construisent des mélodies micro-tonales qui semblent être dissonantes pour des oreilles occidentales, comme si les instruments étaient désaccordés ».(6)
Ce tableau date de 2013 et correspond peu ou prou au moment où le jeune peintre s’engage dans ses premières synthèses entre culture centraméricaine et européenne. Depuis, son travail s’est beaucoup amplifié et développé. Dans ses thèmes de prédilection, on trouve beaucoup de mises en scènes de relations homme-femme mais également beaucoup d’enfants occupés à des jeux mystérieux dans des décors pluridimensionnels qui mélangent les audaces plastiques et les références culturelles. Une trentaine de tableaux d’Edgardo Navarro sont présentés tout l’été à l’Institut Culturel du Mexique à Paris. A découvrir, absolument.

Yannick Miloux.

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